“La solitude, ça n’existe pas”

Bécaud a longtemps été pour moi synonyme de grandes vacances. Installé comme un pacha à l’arrière du break familial, dopé à la cocculine pour encaisser les 400 bornes de trajet sans broncher, j’écoutais Monsieur 100 000 volts me parler de rose, d’orange, et me demander ce qu’il allait faire maintenant. Papa conduisant, c’était lui qui choisissait la musique, et pour rien au monde je n’aurais souhaité une autre bande-son à ces interminables kilomètres que la voix de l’Homme électrique parvenait à raccourcir en une poignée de chansons. À dix ans, je passais enfin sur le siège passager et Bécaud laissait place à Brel. Mais ça, c’est une autre histoire.

Tu ne me la feras pas à moi, Gilbert, on se connaît depuis trop longtemps. Ce rythme de cavalcade, cette guitare des grandes plaines, cet harmonica plaintif : ton morceau c’est celui d’un cowboy. Et un cowboy, par définition, c’est poor and lonesome. Quant à ces premiers mots que tu nous balances “la solitude”, tu ne les chantes pas, tu les rugis. T’es comme un lion en cage, et le visiteur du zoo qui écoute ton disque est prévenu : tu n’as pas peur. La solitude ? “Ça n’existe pas”, continues-tu de tonner. Oh Gilbert, comme j’aimerais te croire. Mais quelque chose me retient. Quelque chose de lourd, de pesant, qui fait pourtant comme un grand vide à l’intérieur. Tous ces messages sans réponses, tous ces regards qui se lient à d’autres que le mien, tous ces moments de joie et de peine sans personne à qui les dire, tous ces jours passés dans le silence, tous ces ami.es qui n’en étaient pas à y regarder de plus près : ce ne serait donc qu’une illusion ? Mais elle n’est pas qu’à l’intérieur ma solitude, elle est au dehors aussi, quand les seuls bras qui veulent m’accueillir à la nuit sont ceux de Morphée, ou quand, décidant d’aller de l’avant, je vois les autres autour s’éloigner, me tourner le dos. C’est trop facile pour toi Gilbert, de l’autre côté du disque : tu n’es pas seul puisque quelqu’un t’écoute. Et ta radio, ta télé, tu leur causes parfois pour leur demander autre chose que le temps et l’heure ? Ta chaise au café des sports, comment peux-tu être bien sûr qu’elle n’en accueille pas un.e autre lorsque tu n’es pas là ? Et dans tes parties, si c’était toi la boule de flipper qu’on a larguée. Qui tombe au beau milieu d’un slow d’enfer sans partenaire ? Tout roule pour toi Gilbert ? Et tes petites sœurs des cœurs, tu penses qu’elles t’aiment vraiment ? Ça coûte probablement moins cher de s’allonger sur elles plutôt que sur le divan des psys, mais c’est le même principe : ni les unes ni les autres ne le font pour toi, c’est leur boulot. Ça ne les empêche pas de le faire correctement, mais c’est un bien maigre substitut de compagnie, pas vrai ?

Ce serait donc réservé aux animaux cette vilaine affection ? Des loups, passe encore, la comparaison est flatteuse, même si elle est fausse : tu sais bien qu’ils vivent en meute. Mais des sangliers ? C’est tout ce que tu as trouvé Gilbert ? Traite-donc les solitaires de porcs, à bouffer à tous les râteliers qu’ils dénichent pour ne pas être tous seul.es. Pousse la métaphore à son paroxysme au lieu de tourner autour du pot : le sanglier s’enfuit à l’approche de l’homme, pas le cochon, pas l’esseulé.e. Elle est sauvage et domestique à la fois cette solitude. Elle pue la fange jusque chez toi, jusque sur toi : tu la portes comme une seconde peau et si on l’appelle crasse, c’est parce que la saleté qu’on lui colle sur le dos finit par macérer entre les couches. Faut la dompter cette bête, pas à coup de fouet comme on dresse les lions au cirque, mais à grands renforts d’amour. Aime-là ta solitude mon bon Gilbert, puisqu’elle existe, tu le sais bien. C’est moche de mentir comme ça, de tout rejeter sur les baladins, les fous et les poètes. On n’est pas seul.es parce qu’on est fou.olle: on devient fou.olle parce qu’on est trop seul.e. Et cette société qui ne manque jamais de nous rappeler encore et encore le diktat : la solitude ne peut être qu’une souffrance. Mais ce quelqu’un.e pour quelqu’un.e, si c’était nous ? Si l’on s’aimait comme l’on voudrait qu’on nous aime. Si l’on voyait dans cette solitude un espace de liberté pour construire tout ce que l’on est, pleinement ? Une porte ouverte sur le monde, où chacun.e pourrait entrer s’ielle le souhaite. Accepter sa solitude, ce n’est pas rejeter l’autre, c’est se replacer au centre de son univers pour qu’il tourne à nouveau. Ta nature a horreur du vide Gilbert ? Alors comble-la. Remplis tes creux de beau, de doux, d’amour même, si tu le souhaites. Si tu veux, tu peux t’en aller. Hawaï, Woodstock, ça te plait ? Fais ce qui te chante, chante ce que tu fais. Retrouve-y des milliers : ils chantent pour avoir moins peur et toi aussi, admets-le.

La solitude existe. Mais puisqu’elle nous effraie tous.tes un peu, apprivoisons-là, seul.es et ensemble.

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