Eros & Thanatos

Lundi matin chassieux, comme la plupart des jaunes oculaires de nos concitoyens difficilement tirés du lit pour aller travailler, tout encore imprégnés des litres de bières et du tempo des basses se relayant dans la ville, fête de la musique oblige.

Hier, c’était aussi la fête des pères.

Ce matin, lundi, une collègue enterre le sien, de père.

La nouvelle tombe comme un couperet sous les volutes de la première cigarette et du premier expresso de la journée.

Sa voix est cassée de contenir tant de douleur et de larmes.

On lui murmure nos condoléances, je lui souffle un courage.

La porte se referme derrière elle et moi je sens les larmes affluer.

Un couperet, je vous dis.

Alors bien sûr, on le savait, elle le savait, nous suivions tous depuis des semaines le récit de son inéluctable décrépitude, son long voyage jusqu’au dernier bruissement de paupières.

Longtemps après, mes yeux restaient vagues devant l’écran d’ordinateur, je pianotais distraitement des inepties sans intérêt ni importance, mais en réalité, je réfléchissais.

D’abord, il y a eu le sentiment de dégoût que mon courage murmuré à elle, dans cette situation innommable, me faisait ressentir.

Moi qui ai fait de ma vie des mots et des mots ma vie, je saisis à cet instant la limite du langage.

Les rares situations qui font réaliser l’expression proverbiale « rester sans voix ».

De fait, j’en avais, de la voix. C’étaient les mots qui me manquaient.

En conséquence de quoi, j’ai ravalé mes condoléances et fait taire ma voix pour laisser parler le corps, dans sa plus simple expression : je me suis avancée vers ma collègue et je l’ai enlacée, comme ça, sans rien dire.

Alors je carbure, les questions se bousculent au portillon :

le langage fait-il notre humanité ?

pourquoi la langue, si bien faite quand il s’agit de rabaisser, conspuer, écarter, maudire, pèche à exprimer les sentiments les plus profonds ?

Il ne faut pas oublier que lorsque la mort touche quelqu’un autour de nous, dans un cercle élargi, amis ou collègues, c’est avant tout à la mort de nos propres proches que cela nous renvoie, pan dans les dents. L’homme, cet animal profondément égoïste. Je suis au regret de ne pas échapper à la règle.

Esprit de l’escalier oblige, j’en viens à une autre réflexion. Aux débuts de l’humanité, le langage donc. Le langage servant à exprimer ses besoins élémentaires, à expliciter les menus faits de la vie quotidienne, aussi. Parmi lesquels la mort et l’amour, l’amour et la mort.

Eros & Thanatos, ce vieux couple grec, encore promis à un bien bel venir, de toute éternité, de toute humanité, oserais-je dire.

Les deux compères sont tellement liés qu’il n’est guère possible de les envisager l’un sans l’autre. Dont acte.

Je ne peux m’empêcher de comparer l’aporie du langage face au deuil et celle face à son revers de médaille : l’amour. Comme les condoléances, les je t’aime semblent usés, vides de substance, et alors que reste-t-il ? Alors on fait de la collision des corps nus un remède à la pauvreté du langage, on laisse parler les yeux, les mains, les peaux, et on ferme sa gueule, car tout ce qui pourrait en sortir serait tellement inapproprié au chatoiement des sentiments qui nous parcourent. À quoi bon.

On souhaite à l’endeuillé bien du courage, on présente nos « sincères condoléances », comme on pourrait finalement rire à gorge déployée, assumer de nous retrouver dans le rôle du plaignant et non du plaint :

«La mort est passée près de moi, mais elle m’a épargnée, et moi je ris car tu pleures, je refuse en bloc ta souffrance, vire-la loin de moi, elle m’agresse, elle me sort de mon petit confort auto-centré, elle me fait être au monde d’interactions incessantes, je n’en veux pas.»

Comme on finirait fatalement à traiter notre amour de tous les mots les plus vils de la langue française, pour conjurer le sort, de la mort que l’amour finira finalement par accoucher, comme dans le mythe millénaire :

« Salope, connard, petite pute, enfoiré, gros dégueulasse, chienne, chienasse, enculé, pétasse, traînée. »

L’amour, la mort, ce qui nous fait à la fois réaliser et confronter notre humanité.

Faisons du peau à peau, continuons à nous caresser les flancs sur la longue route de l’optimisme, si vous le voulez bien.

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2 réflexions sur “Eros & Thanatos

  1. Sympatoche.
    Perso, j’échappe à la règle, j’arrive à utiliser quelques mots pour renvoyer l’endeuillé(e) à ses souvenirs positifs et je l’oblige à communiquer. Mais au lieu d’employer le lexique de la mort qui n’existe pas vraiment (quoi de plus normal pour un état éternel de non-existence ?), je me sers du lexique de la vie et du bonheur.
    Après les gens pleurent un peu, et ils vont mieux, et moi du coup, j’ai appris quelque chose sur quelqu’un qui m’était étranger.

    C’est plutôt cool la mort, ça donne l’occasion de savourer la vie.

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  2. Cela ne m’agresse plus vraiment la mort. Cela m’attriste, et mes courages sont plein de bonté et de bienveillance, et non vides. La mort me frole souvent (ce qui n’est pas si grave, il faudra bien un jour l’embrasser), et frole souvent mes proches… Je ne vais pas dire que je suis pret, mais l’idée fait son chemin.
    Et donc, j’essaie de porter la personne… Mais oui, le langage corporel est plus fort que les mots.

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