Eloge de la douceur

Il y a eu des débuts d’été si beaux et précieux. Manger des fruits dans les vergers en s’enivrant de vin puis de musique. Fumer. Rencontrer des gens que je n’ai jamais recroisés. Aimer le monde dans l’instant T. Ne chercher rien d’autre  qu’être soi. Soi et rien d’autre. Soi avec les autres. Soif de festival. Consommer ma jeunesse. Consommer mon être. A quoi cela sert de se réserver pour plus tard dans ce monde qui ne promet plus rien ? Vivre. S’user. Dans du coton ou les genoux accrochés de graviers. S’user.

espoir rapide
L’Espoir rapide, René Magritte, 1927.

On projette, on navigue dans le futur. On se dit qu’on aura bien le temps pour les bilans, une prochaine fois, la semaine prochaine, dans vingt ans. Et si le bilan n’était pas un trait tiré mais une houle qui va et vient, s’offre et se braque. Si le présent, ce salaud, se laissait amadouer un instant. On fait des listes de courses et de projets et on ne liste jamais l’accompli. On se force à être des insatisfaits quand on a déjà tant derrière soi.

J’ai trop longtemps cru au bonheur constant. A tort. J’ai cru qu’on ne pouvait être qu’heureux, qu’il fallait choisir son camp. Je pensais que le bonheur, c’était partout, tout le temps, éternel.  Il était hors de question de rentrer dans le monde avec la mine triste. L’être nonchalant ou triste me faisait éprouver une curieuse déception, comme si le bonheur inconstant pouvait se muer en une forme de résignation. Longtemps, donc, je n’ai pas connu de juste milieu.

La tyrannie du bonheur, cette connerie. En l’accusant, je la flatte. Je ne peux m’empêcher de rester cette jeune femme  fière d’être heureuse. Quelle maligne ! Je mets de côté les instants les plus sombres : parler aux murs en pleurant le désespoir et les creux profonds du cœur. Y chercher les morts, ne pas savoir sortir de son lit, faute de toute estime et de confiance en soi. L’obscurité, les sables mouvants. Le temps long. Puis, il file de nouveau. Il nous ploie, pauvres mortels.

Je crois alors que ce n’est pas du bonheur dont il s’agit mais de douceur.

Laissons de côté les listes des choses à accomplir avant de mourir. Faisons l’inverse. Listons sciemment ce qui nous a forgé.es, ce qui nous anime. Des plaisirs aux sursauts. Du vague à l’âme aux sourires ravageurs. Nous sommes la houle.

  • La longue étoile filante, en Suisse, en 2007.
  • La langue allemande qui glisse maladroitement sur ma langue.
  • La main de mon père dans mes cheveux.
  • Tomber amoureuse. En trébucher, en vomir, en sautiller de joie, aussi.
  • Les lèvres de ma mère sur mes deux joues.
  • Les sentiments étalés, explosés, usés. A genoux pour eux.
  • Le cheval en bride, un galop modéré, serein, confortable.
  • Les amis – de loin, de près, pour toujours ou trois jours.
  • Les dessins de mon frère
  • Me trouver jolie. Quand ca arrive, feu d’artifice.
  • Marc-Antoine Mathieu qui dessine la philosophie.
  • La photo polaroid qui apparaît presque instantanément
  • Ma tache de naissance inversée qui apparaît chaque été – identité propre.
  • Les cheveux très courts et l’air dans la nuque.
  • La beauté pure de ma sœur.
  • Manger des mûres brûlantes de soleil.
  • Les boucles qui reviennent.
  • L’eau quand la soif nous tuerait, presque.
  • Découvrir Camus. Plusieurs fois. Jeune fille et maintenant femme.
  • Se déconstruire. Pour soi et les autres.
  • Le son du volant contre la raquette de badminton.
  • Jeter de l’eau froide à une andouille, dans le bus.
  • Rendre les sourires. A celles et ceux qui sont les rois du monde sans le savoir.
  • Les bulles de savon dans le jardin à 7 et 12 ans. Dans un parc de Leipzig à 24.
  • L’eau de pluie contre la vitre, les soirs d’orage.
  • Ma mère et ses pieds froids sous le plaid.
  • Les Ch*pa Ch*ps saveur Cola chez ma grand-mère.
  • La musique à fond dans la voiture.
  • Le raisin pas assez mûr par gourmandise, dans les vignes.
  • Les draps propres sur la peau.
  • Les ami.es d’ivresse.
  • Les deux pieds dans une fontaine, à quinze ans, pour rire.
  • Les cartes postales inattendues.
  • Les larmes de joie.
  • Les pas dans la neige.
  • Les surnoms qui fendent le cœur d’amour.
  • L’amour des mots.
  • Se perdre dans un livre. Partout, tout le temps. Dans le bus. La nuit. Ailleurs.
  • La chair de poule des émotions artistiques. Musée, cinéma, théâtre. Même au fond d’une bibliothèque ou sur le rebord d’une fenêtre.
  • Les parents vivants.
  • Les amis sains et saufs.
  • Les morts qui envoient des signes.
  • Le sourire des inconnu.es. Ma politesse préférée.
  • Les souvenirs au fond du crâne
  • Découvrir qu’on n’est pas seule. Pas la seule.
  • La mie du pain encore chaude.
  • Ce Sdf qu’on revoit sur ses jambes.
  • Se suffire. Même 10 secondes tous les deux mois, sauf quand il y a pleine lune.
  • Les déclarations d’amitié qui ne sont qu’amour.
  • La beauté. Partout, tout le temps. Incessante.
  • Le bercail, puis l’inconnu. Le mouvement de revenir.
  • Chavirer du cœur.
  • Les gens qui nous disent qu’ielles nous aiment. En mots, en bière, en bras tendus et en sourires larges. Celleux qui ne le disent pas et dont l’étreinte est chaque fois plus forte.
  • Les bougies qui hument bon, surtout l’hiver.
  • L’illusion de puissance dans l’eau.
  • L’orgasme. Le désir. Le corps autrement. Soupirer.
  • La musique dans les tympans.
  • L’herbe fraîchement coupée dans mes naseaux.
  • Les confidences inattendues, autour d’un verre, dans la neige, dans la cuisine, à la lumière de la bougie.

Mes dizaines de madeleines de Proust. Plus fortes que tout.

La douceur, finalement, c’est pour se mettre au chaud, à l’abri tout en prenant le risque, en se penchant dangereusement. Vers l’autre et bien souvent vers soi.

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4 réflexions sur “Eloge de la douceur

  1. Réaliser que la douceur ne me quitte jamais vraiment, même quand j’oublie de la voir. Un exemple: terminer ce texte avec le sourire aux lèvres. Merci de me remettre face à mon bonheur!

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