Le X de la génération Y

 – De la nouvelle dichotomie de la génération Y –

Autrefois, pendant des siècles, était pourfendue une dichotomie humaine, suprême, rarement remise en cause — ça se terminait sur le bûcher — le corps et l’âme : surveiller le corps pour garder intacte l’âme, et ainsi s’assurer de faire s’ouvrir les portes du paradis à l’instant du trépas, la clé d’entrée, le passeport vers le royaume des cieux, l’éternel.

Aujourd’hui, cette dichotomie subsiste encore, on n’élague pas en quelques décennies géniales d’inventions en tous genres un vieux poncif consubstantiel à notre civilisation. Pour autant, j’observe à mon modeste point de vue une sorte de translation.

Moi, en train de rédiger l'édito.
Moi, en train de rédiger l’édito. Daria, c’est moi (Tumblr).

Une amie m’a raconté un rêve qui l’a laissée pour le moins dubitative (moi aussi par la même occasion), de par l’extrême incongruité des aventures lui arrivant au cours de celui-ci et lui paraissant très éloignées de sa vérité consciente et éveillée.

Dans ce rêve donc, elle se faisait opérer pour une nymphoplastie, opération chirurgicale lui permettant d’obtenir un sexe lisse et fermé comme un joli abricot mûr, mais pas trop (la mouille et l’alcool font rarement bon ménage). Un sexe d’enfant, sans aspérité aucune, aux trésors enfermés, jalousement gardés par la grille de ses grandes lèvres.

Les enfants, à table, et que ça saute !
Les enfants, à table, et que ça saute ! (Capture d’écran d’un post du compte @Look_at_this_pussy sur Instagram.)

L’opération effectuée, venaient les prescriptions médicales parmi lesquelles aller faire de la piscine. Problème : elle venait justement de se faire opérer des yeux, et l’activité aquatique lui était formellement interdite pour plusieurs semaines.

Nous en venons alors naturellement à la contradiction interne dans les termes : les yeux, le sexe. Et nous tenons là notre nouvelle dichotomie, symptomatique de la société dans laquelle on se trouve forcés et contraints d’évoluer, y insufflant difficilement notre propre rythme, y apposant à force d’efforts titanesques notre propre marque. Lesquels yeux, dans cette histoire, sont les symboles de la nationalité internet, pour réduire à cela les interactions contemporaines : entre injonctions selfiesques et attente de l’approbation du plus grand nombre sur l’image virtuelle que nous nous efforçons de construire chaque jour, entre Instagram, Facebook et j’en passe, notre regard sur nous-mêmes s’est désolidarisé de notre propre personne pour être donné en pâture à la majorité virtuelle.

Quant à lui, le sexe reste encore un bastion inoccupé — ou presque — par cette déferlante de l’espace public sur la sphère privée. Et c’est bien là que ça pèche, entendez, là que résident nos contradictions, cette nouvelle dichotomie que j’aurais envie d’ériger en nouvel essentialisme, sans être un humanisme : les yeux renvoient et le sexe veut. Les yeux mangent sans toucher et le sexe touche sans bouger.

Comment concilier la vie réellement vécue et la « littérature », pour reprendre une fameuse citation ? Comment être, littéralement, tel que l’on voudrait être, tel que les autres voudraient que l’on soit, tel, niant le fleuve identitaire d’Héraclite, que l’on se complaît à se montrer sur une plateforme virtuelle ? Plateforme virtuelle, au sens deleuzien du terme, autrement dit, en voie d’existence, en état potentiel susceptible d’actualisation, et je voudrais ici attirer votre attention sur les deux sens possibles de l’actualisation : celle de la réalisation concrète, et celle qui se résume à rafraîchir compulsivement sa fausse réalité construite de toutes parts, celle qui consiste à actualiser sa page, devenue son être-au-monde, son identité, pour faire exister un temps présent par trop dépassé, déjà.

Par ces temps de canicule, il est important de se rafraîchir.
Par ces temps de canicule, il est important de se rafraîchir. (Image DR.)

Je vous laisse, j’ai le vertige, je suis à bout de souffle, et, au lieu de vivre ma vie réelle, il faut que je poste mon dernier repas sur Insta, avec filtre Rebrica, ça avait l’air tellement bon que je devrais avoir au moins deux   « like ». Ah, et puis aussi, poster cet édito sur FB et guetter avec fièvre et frissons dans le dos le nombre de personnes atteintes.  Bisous, à la prochaine !

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