Des Prométhée en puissance

On n’nous apprend pas à mourir, jamais. On nous apprend à nous battre, combattre, vaincre, toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus fort, jamais à mourir. Jamais. Il faut vivre. Vivre de toutes ses forces. Puis crever. Jamais apprendre à mourir, jamais.

C’est bien beau, l’art de vivre, les épées, les lances et parfois quelques fleurs. C’est bien joli un cœur qui bat, cette pompe à sang. Seulement, un jour, elle s’arrête et on ne nous en dit rien. Ou alors des mensonges. Ça y va de toutes les croyances possibles et imaginables mais rien ne nous sauve de la mort, surtout pas nous-mêmes. On est condamné.es.

On nous bassine avec les progrès de la science et l’augmentation de l’espérance de vie mais dites-moi, c’est quoi l’espérance de vie quand la grand-mère déprime et souffre dans un fauteuil, que le personnel ne daigne pas la soulever pour qu’elle fasse ses besoins, qu’elle n’a même pas le goût à manger des macarons ? On s’en fout qu’ils soient trop sucrés, des macarons, quoi.

Alors on ramène le pinard en gourde, on se bat avec les mots croisés force 6 avec lesquels elle est décidément bien trop forte, je fais pas le poids, je blague, je parle trop vite, le sonotone s’emballe. Ça va barder. J’vais envoyer bouler la mort parce qu’on lui a pas appris à ma douce, comment mourir. Personne n’a pris le soin de lui expliquer. Elle découvre toute seule, comme une grande, l’impotence, la douleur et les creux au cœur. Et est-ce que je vais accepter ça sans broncher ?! Ça non ! C’est pas tant la mort, vous savez, que les petites maltraitances banales, les fatigues, les usures, les dénis et les inquiétudes qui entament les vivants, bien vivants, en bonne santé et moi naïve, qui espère pour toujours. Éternité de mes deux. Même pas souhaitable, même pas enviable.

C’est quoi, dites-moi, l’espérance de vie qui s’allonge quand on peine à faire le deuil d’une mort volontaire survenue il y a cinq ans ? Qu’on prie pour ne jamais s’en remettre, jamais oublier, jamais atténuer même si c’était pour le mieux, qu’on se dit, que c’est pas tenable, la vie, quand c’est de la souffrance en illimité. Et celle d’un copain, envolé encore mineur sur une route Corse, sans vraie explication, avec la douleur de ses proches qui serre encore la gorge. « Faut accepter », qu’on nous dit ou qu’on nous murmure, malhabile. Accepter quoi exactement ? Les cercueils, les saisons qui passent, les questions, les échos dans le crâne, les rêves-visites, les bleus sur les bras de la grand-mère qui frôle le siècle. C’est long, un siècle.

La jeune fille et la mort, Edvard Munch, huile sur toile 1893.
La jeune fille et la mort, Edvard Munch, huile sur toile, 1893.

Tout le monde s’entend pour dire que c’est normal, que ça fait partie de la vie. On se mélange en banalités pour ne pas perdre la face mais je me demande bien qui a la pêche à l’idée d’aller enterrer ou répandre les cendres d’un.e proche ?

Et le voisin. Celui qui a rythmé toute mon enfance dans le jardin. Les fruits, les légumes, les chiens, son air paisible et ses marcels. Cette triste histoire qui finit un peu trop mal. Monde dégueulasse jusqu’au bout du bout, pour certain.es. Faire vœu d’être enterré.e dans une petite ville, gentiment, paisiblement, discrètement et se retrouver en cendres répandu dans un cimetière qui n’a rien de familier par simple cruauté humaine, l’égoïsme ravageur. Le respect des morts, pour quoi faire ? Nous sommes une espèce à cerveaux malades. Malades de méchanceté et d’amertume. Jusqu’au bout du bout. Pas l’droit d’se saisir de sa propre mort. Pas l’droit d’finir en beauté. Révérence.

Image du film Quelques Heures de printemps de Stéphane Brizé, 2012
Image du film Quelques Heures de printemps de Stéphane Brizé, 2012.

On ne nous apprend jamais à mourir, jamais. On pousse tout le monde à se battre coûte que coûte, fi! Les conséquences et le moral dans les chaussettes. Et la dignité les ami.es ? La dignité et les angoisses nocturnes ? C’est pas si beau de vieillir. C’est pas si chouette de garder toute sa tête quand le corps stoppe net. C’est pas très rigolo, les accidents, les maladies, les enterrements.

Seulement, venons-en au fait : la peur n’évite pas le danger. Expliquons aux gens, quand le cœur s’arrête, racontons nos deuils, nos tristesses, quand ça déborde, quand on est chafouin.e. Compatissons, juste, quand un proche dit qu’il n’y arrive pas, qu’il sait pas où il en est, que tout ça, c’est foutu, fichu, perdu. Donnons de nos épaules, de nos accolades et de nos blagues à deux balles. Luttons. Vivons. Mourons. Assumons nos artères fragiles et nos os qui s’usent. Assumons nos fragilités quand les hasards de la vie viennent cruellement nous cueillir.

Mon indignation des tombeaux.

C’est quoi notre obsession de nous recouvrir de terre ? C’est pas comme ça qu’on se fait oublier les enfants. L’espoir absolu de faire naître d’autres arbres, d’autres fleurs, de se faire butiner la cendre, l’os, l’organe décomposé. L’espoir fichu, tordu mais l’espoir quand même. De la poussière d’étoiles. Petites cellules qu’on peinent à laisser partir.

« Elle ne voulait plus mourir, jamais. C’était net. »

Ce n’est pas vrai qu’on apprend à mourir en philosophant. On apprend à contourner, à imaginer ce que ce sera. Si ce sera un grand tunnel ou du rien. On est des incapables, des inutiles, avec du rien. L’idée insupportable. Mourir, c’est niet. Prenez garde.

 

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