J’ai subi

Cet article est né de ma lecture du Tumblr Je connais un violeur – J’ai des dizaines de fois voulu écrire un mail et chaque fois, j’ai pleuré et je me suis cherché des excuses : je l’avais bien voulu, c’était pas des mauvais bougres. J’ai réalisé que j’avais le droit de regretter et que j’aurais eu le droit de dire non plus souvent. ​J’ai réalisé que je n’avais pas assez dissocié mes relations consenties et celles subies – Parce qu’il y en a eu, a des degrés différents, certes mais il y en a eu.

Cet article comporte donc les Trigger warnings suivant​​: viol, description sexuelle explicite, injonction sexiste. ​​Je préviens d’avance que je ne tolèrerai AUCUN relativisme face à mon expérience. Elle m’appartient et il est plus que temps d’éliminer le cliché du violeur inconnu dans une ruelle sombre et remettre au goût du jour le concept de consentement.​ Oui, je me livre sans anonymat. Certain-es y verront de l’exhibitionnisme quand moi j’y vois du militantisme. ​

Suchetet 1903_Auguste Suchetet
Le Rapt, Auguste Suchetet, marbre, 1903.

J’ai connu des violeurs en puissance. J’ai connu les doigts qui insistent quand on dit non. Ils insistent tellement qu’on se demande si on n’en a pas envie, finalement, à force d’à peine se rebiffer. L’insistance viole notre consentement. On l’oublie, on ne sait plus si on a le droit de dire non puisqu’on avait tellement envie la minute d’avant. On peut pas reculer, voyons, ce serait lâche, injuste, malhonnête.

Consentement, pour quoi faire, hein, à les entendre pleurnicher quand ​vous êtes enfin dans une relation épanouie et que vous jugez saine.​ Ça ne leur plaît pas beaucoup, aux autres, de ne plus avoir l’emprise d’antan. Ils essaient, pourtant, le poison verbal et la culpabilisation. Les sous-entendus dégueulasses​​. Avoir pris l’habitude d’y rire pour ne jamais passer pour ​une ​fille coincée. D’une je m’en veux​ d’utiliser ce terme. C’est juste le courage d’affirmer un refus. De deux, j’aurais peut-être dû me forcer à donner l’impression de me respecter un peu plus, à avoir de faux principes du genre « non pas le premier soir » si j’avais su la débandade de manque d’attention et le mépris, souvent. D’un autre côté, c’est quoi « me respecter un peu plus » ? Ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire parce qu’on ne jauge pas la respectabilité d’une personne à sa sexualité.

Je me suis offerte à outrance et parfois, j’ai aimé cela. Parfois, c’était délicieux de ne pas être jugée et d’être un objet de désir qui pouvait la seconde d’après redevenir la jeune fille/jeune femme bavarde et tentant l’humour. Être appréciée pour cela. Être appréciée dans ma totalité et pas dans le fantasme d’une fille à leurs pieds.

Ce​ type, à une soirée de lycéens, plus vieux (mais qu’est-ce qu’il foutait là ?!) qui me propose d’aller dans sa voiture (elle a le chauffage, la salle dans laquelle on est non, naïve je suis), qui essaie de glisser ses doigts, je dis non, je ne cède​ pas et le lendemain, mes oreilles sifflent, j’ai couché avec le bougre paraît-il – ça confirme bien que je suis une salope. Une réputation fondée sur un mensonge quand j’avais eu tout le temps de la développer pour avoir eu le malheur de coucher avec la personne que j’aimais à l’époque. Pas dans les règles de l’art, certes mais est-ce que ça aurait vraiment changé les choses ? Lui, je le voulais de tout mon corps.

L’image de cet autre type qui a fui mon studio parce que la vue du sang provenant de mon sexe le dégoûtait. A aucun moment il n’a daigné demander si j’avais mal, si j’allais bien de me vider d’un sang intrus, malvenu. Il ne s’est jamais excusé. Je ne l’ai jamais revu. Fuir et me laisser éponger ma féminité. Je n’étais bonne qu’à être vulgairement consommée.

Ce garçon qui a couché avec moi, qui dit adorer cela et qui pourtant m’a laissée faire chambre à part pour ne surtout pas mélanger le sexe et la tendresse. Et moi, de pleurnicher dans ce lit, seule, à accepter mon sort d’objet sexuel. Lui est passé à strictement autre chose et me parle comme si ce n’était jamais arrivé et moi je fais bonne figure et de temps en temps, je prends mon courage à deux mains et je le hâche verbalement en petit morceaux. On fait comme on peut.

Cet autre, quand j’étais plus jeune et encore vierge, avec qui j’entame des préliminaires, consentante je suis mais j’étais encore sûre d’une chose à l’époque: je tenais à ma virginité. Je n’ai pas ENVIE de tout faire, je résiste au point que la situation s’envenime et que je retrouve mon caractère bien trempé – celui qui reste de côté quand je m’abandonne dans les bras d’un homme. Je me relève, j’arrête tout. Il me bloque le chemin et me dit « tu verras ce qu’il arrive aux filles qui se refusent à moi » ; J’ai ricané en le bousculant je crois et je n’ai pas tout de suite pris la mesure exacte de la violence des propos. La menace m’a tout de suite sautée au yeux mais le sexisme, bien plus tard, au point que j’avais tourné cette histoire à la rigolade avec des amies et qu’à part cela, je n’en ai jamais reparlé. Evidemment, même des mois après, mes oreilles ont sifflé d’actes qui n’étaient même pas réels.

 

En fait, moi qui croyais avoir été épargnée par les agressions et le viol, j’ai des dizaines de petites histoires louches que j’avais classées du côté de mon inexpérience, de mes prises de risque et surtout parce que c’était ma faute. Pas exclusivement mais quand même. J’avais bien intégré que ma vie sexuelle, même en la voulant épanouie restait un élément du culpabilité. Y’a que les hommes qui doivent montrer qu’ils sont virils et raconter sur tous les toits qu’ils ont trempé le biscuit. Pour une femme, le biscuit, c’est niet. Excusez la métaphore.

Je m’étonne faussement de mon comportement passé et de mes craintes futures parce qu’encore la semaine dernière je suis tombée sur un article de « presse féminine » expliquant la NÉCESSITE d’être séduisante et de se forcer pour la fellation pour « lui faire plaisir ». Discours que j’ai par le passé encouragé, moi, femme. 200% problématique.

J’ai remarqué, donc, que ceux qui découvrent un peu tardivement que vous n’étiez pas un simple ensemble de trous​​ n’aiment pas beaucoup que vous ne soyez pas à entière disposition. Ça les contrarie vous voyez. Vous avez toujours fait comme ils voulaient et là, ce qui ressort, c’est votre rancune bien enfouie.

Être à disposition, c’est la règle​, voyons. Vous êtes une femme, vous devriez bien le savoir. ​Un peu de volonté!​

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Portrait of My Lover, Niki de Saint Phalle, 1961
Venir, mielleux et surtout sans gêne me dire à quelle point je suis une fille bien et que j’en ai dans le crâne, ils perdent pas le Nord hein ! Tellement dans le crâne qu’il faudrait surtout pas que je refuse quoi que ce soit.​ Tellement dans le crâne que je me suis laissée touchée, abusée, insultée pour être digne d’intérêt. Je me suis mise dans mon petit rôle attendu – J’ai échoué et j’en ai bavé. Bien-sûr, je me sens toujours en prise avec les contradictions de ce qu’on attend de moi et de ce à quoi j’aspire. Le pire c’est quand mon sexisme intériorisé déboule brusquement pour imposer à ma place des choix et des envies, au point de ne plus savoir vraiment ce qu’on aime, ce qu’on veut, ce qu’on choisit. J’ai aimé des violeurs parce qu’ils n’étaient pas méchants, c’était moi qui n’étais pas à la hauteur. Non, la gentillesse n’annule pas tout.

J’en ai adulés et réclamés certains parfois, croyant que ma valeur allait s’échelonner en fellation et en partenaires. J’ai subi.

L’histoire ne s’arrête pas là. J’ai grandi. Je grandis. Je chemine vers la révolte et la bienveillance. Oui, j’ai subi mais je ne peux plus laisser cela enfoui comme si tout était ma faute.

Un peu solennellement, je voudrais m’adresser aux personnes qui ont connu cela et parfois mille fois pire. Vous n’êtes pas que ça. Vous vous êtes peut-être construit-es à travers ces expériences douloureuses mais vous êtes plus fort-es que ces blaireaux et ces relations forcées. Vous êtes plus fort-es que l’ignorance de la société et le relativisme de vos entourages. Vous avez une place et le fait que des personnes vous aient volé votre sexualité, votre confiance en vous et en les autres ne changera pas cela.

Vous pouvez prendre toute la place que vous souhaitez. Vous existez et il est temps de ne pas s’excuser d’être au monde.

Aux violeurs en puissance, je veux dire ceci : un mea culpa ne suffira pas. C’est tout un système qu’il va falloir changer avec vos petits bras – tout une logique nauséabonde à sortir de vos cerveaux. Il va falloir apprendre et écouter. Ecouter vraiment. Un non pour un non et des oui qui peuvent être repris. Il va falloir que vous aussi, vous changiez le monde.

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6 réflexions sur “J’ai subi

      1. Je ne connais pas la page alors je suis sûre que ça peut m’apporter quelque chose ! Merci à toi de vouloir partager.

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      2. Merci à toi de le relayer, de me conforter dans l’idée que cela peut aider d’autres victimes mais aussi montrer à la société la vérité. Le vrai visage du viol. Merci à toi pour ta lecture attentive et bienveillante !!!

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