Imprudente

[TW : évocation de viols et d’agressions sexuelles]

Souvent, j’ai à coeur de n’être qu’amour et rage. J’en veux à ce monde de laisser la rage l’emporter parce que les options manquent. Alors, il faut laisser sortir, il faut taper du poing même si on attendrait de toi de la discrétion impossible et de la docilité consentie.

En rage donc car la personne que je décrivais comme mon meilleur ami a violé et c’est la moindre des choses qu’il prenne conscience de ce qu’il a fait. La moindre des choses qu’il n’ait pas la priorité de parole. La moindre des choses qu’il doive réfléchir un peu en solitaire au fait d’avoir traumatisé et agressé (visiblement, un bras tendu avec la mâchoire serrée, c’était trop sévère, il aurait, j’imagine, fallu flatter l’ego). Ce n’était visiblement pas la première fois. Et moi, je peux pas rester plantée entre deux.

On m’a récemment accusée de le faire sur un autre sujet alors justement que je suis en train d’éliminer une personne socle de ma vie. On m’a dit, en substance, que je choisissais d’être complice et que c’était grave comme soutenir un agresseur sexuel, que la question du viol n’était pas le sujet profond dans ce cadre-là. Bon bah flash news : c’est tout le sujet. Et c’était une sorte de lame qu’on me retournait dans le bide. J’ai tranché. On m’a donc si subtilement comparée à un•e complice de violeur qui a tout à gagner à se taire alors que depuis six mois, je me débats à faire l’inverse. Et c’est troublant comme ça coule de source. Ce qui est éreintant, ce n’est pas choisir, ce n’est pas acter, c’est le sentiment de trahison, c’est la grande colère que jusque-là, je n’ai pas pu sortir, c’est notre lot à tous•tes, hein ? J’entendais ce qu’on m’écrivait. J’entendais la douleur bien réelle mais ça se trompait de cible et j’avais rien à en dire, ça ne pouvait pas être reçu. Ça n’a pris à aucun moment en compte le fait que je sois moi-même une femme victime d’agressions et de viols. Ça m’a niée dans les mécanismes que je traverse.

En rage (et lassée) car un crush un peu stable et prometteur (de joies) m’a ghostée plusieurs jours avant de venir écrire, froid comme un glaçon « je n’ai pas la force d’affronter ça par téléphone » pour dire adieu, comme ça, sans explication. Enième exemple de « moi d’abord, toi ramasse la poussière en silence s’il te plaît. » En rage parce qu’au fil des swipes, les blagues misogynes, les pseudos consciences et la foi qui s’étiole. Que tu peux pas faire une blague de cul sans qu’on te donne des intentions qui se placent automatiquement dans le désir des hommes. Que ceux qui se comportent convenablement finissent érigés en héros. A ce stade, j’attends moi aussi ma médaille de bonne personne, merci.

J’affirme qu’on ne viole pas sur un malentendu. J’affirme qu’on ne ghoste pas par bêtise. J’affirme qu’on n’écrit pas des accroches misogynes, plaintives et vengeresses parce qu’on a du mal à s’exprimer et qu’on est un pauvre garçon victime des algorithmes.
On ne pénètre personne dans son sommeil « sans s’en rendre compte » et si ça arrive, on prend ses dispositions (si tu veux pas enfiler de moufles, tu dors seul). On ne protège pas les agresseurs par hasard. Ils sont nos frères, nos amis, nos amours, nos ex, nos oncles, nos collègues. Ils sont aimables. Nous les aim(i)ons. Ils savaient pas, ils voulaient pas, ils regrettent, oh mais qu’est-ce qu’ils regrettent. Et puis tu sais la vie n’est pas simple pour eux non plus. 

Et les victimes entendent ça constamment. Constamment elles doivent mesurer leurs réactions, leurs ressentis, elles doivent pondérer leurs traumatismes et leurs colères. Parce que c’est bien connu qu’il faut pas oublier le bourreau, qu’il faut prendre soin de penser à tout le monde. Que c’est pas facile d’être un violeur dans cette société, rien n’est fait pour toi, hein, après tout. 

Alors quand même, ce qui est fait pour toi c’est que théoriquement tu risques la prison mais que tu n’en fais pas, que ta parole devient centrale un jour de lutte anti-sexisme. Elle se fait même passer pour subversive. La différence c’est que ta culpabilité est la moindre des choses quand celle des victimes les fait se frotter trop fort au savon, les fait se taire. Et quand elles ne se taisent pas, elles mentent. Quand elles ne mentent pas, elles devraient garder ça pour elles. 

Je crois qu’on écrit parfois légèrement sur les choses pour nier le pendant très sérieux de la domination. Je crois qu’on s’abrutit sur des applis (ou qu’on les élimine d’un revers de main) parce qu’au fond, on le sait qu’il faut vérifier la marchandise, soit par injonctions soit pour sa soi-disant sécurité. Moi, j’ai manqué de prudence, il paraît. J’ai envoyé des nudes. J’ai envoyé des nudes avec mon visage. Je me suis pointée chez des inconnus. Je me pointe toujours chez des inconnus. J’en accueille chez moi. Je marche même dans la nuit. Je sais que certain•es, entre leurs gencives sifflent « pas étonnant », « pas la peine de faire tout ce grabuge, alors, c’était couru d’avance ». Je refuse la prudence. Certain•es trouvent cela puéril et dangereux. Inconscient. Mais je vais vous dire une chose : la prudence épuise et n’est qu’une couverture. Elle réchauffe mais ne protège pas du gel, de la pluie, du vent ou des cailloux sous les pieds. C’est un film trop fin, un label pour justifier qu’on a été cette fille-là, qu’on n’a pas voulu ça, vous comprenez, on n’a pas joué à l’idiote, on a fait comme il fallait. Plot twist : vous n’avez toujours pas compris ? On ne fait JAMAIS comme il faut. On nous le répète bien assez à longueur de journée. 

Mais oui, une femme qui ne se méfie pas, une femme qui se veut libre, entièrement libre, éperdument, est bête, inconsciente, elle mérite rien d’autre que de se faire démonter la gueule par les déceptions ou les poings, les pénis et les doigts des monstres qui paraît-il courent les ruelles sombres. Vos monstres sont dans vos logis, dans vos télés, derrière vos écrans, au gouvernement, dans les cabinets médicaux, derrière les bureaux de Pôle emploi ou dans le rayon du supermarché. Vos monstres que vous cachez sous le lit dorment avec vous, rient avec vous, flattent et draguent avec vous. Ils sont gentils, bien propres sur eux. Vos monstres sont tapis et vous pouvez détourner le regard. Pendant ce temps, ils nous montent dessus, nous menacent ou nous sourient de manière narquoise parce que « tu verras ce qui arrive aux filles comme toi ». Le patriarcat est constant, précis et réglé comme du papier à musique. 

Ce qui arrive aux filles comme moi : boire des bières en bonne compagnie, dépenser trop d’argent dans des préservatifs, rire bêtement et longtemps, me définir par mon désir puis par mes convictions politiques puis par mon rire gras et recommencer, visiter les villes à coup de rencontres et aimer cela. Il arrive aussi des déceptions, des rudesses, des mecs qui font semblant de pas savoir enfiler un préservatif, des portes qui claquent en silence, des nuits mesquines, des mépris et des ghostings. Il est arrivé des pénétrations et des frottements forcés. Il est arrivé des rapports à risque pour le confort du garçon. Il est arrivé d’être filmée sans mon consentement.

La fille que je suis a subi plusieurs agressions sexuelles et des viols. Les filles comme moi, les pas comme moi, les méfiantes, les terrifiées, les défiantes, les blasées, je les porte en bandoulière. Puissent-elles jongler et éviter toute cette boue qui salit et ralentit le pas. Puissent-elles avoir gain de cause.

Les filles comme moi, ça s’excuse trop, ça fait sa grande, sa forte, son intéressante. Ne t’excuse pas. Ce n’est pas ta faute. C’est toi qui as raison. Ton visage, tes pliures, tes désirs ne sont pas des manques de prudence. La prudence ne tue pas moins. La prudence n’empêche ni le viol conjugal, ni les féminicides toutes les 48 heures en France. La prudence n’est pas toujours notre alliée. Si elle est la seule proposition, je resterai une imprudente, une imbécilement inconsciente. Mon manque de prudence vous emmerde. Je ne suis pas une invitation aux mépris et aux violences. Mon manque de prudence est aussi une lutte. Mon manque de prudence, c’est décider d’être moi coûte que coûte parce que j’ai pas le temps de niaiser. 

Aux imprudent•es et aux prudent•es : vous faites bien comme vous voulez et rien ne doit vous arrêter. 

Amour et rage.

Image : collage Ô rage – Justine Dauphin, novembre 2020 ©

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