« Tu fais quoi dans la vie ? »

Et bien, le matin je déjeune, je me douche et… Ce n’est évidemment pas la réponse attendue. Je bredouille, « je cherche… et je ne trouve pas ». Complétez la phrase. J’en oublie ce que je cherchais, et ce que je trouve surtout au final, c’est que je ne suis pas vraiment à l’aise pour l’exprimer. Ce que l’on fait dans la vie, question bâtarde. Un travail ? Des études ? Je suis ce que je fais. Alors je ne suis pas beaucoup. Faire ? À manger, la vaisselle, mon lit, les courses. Je suis une salade de tomates, une pile d’assiettes propres, des draps repassés, un sac recyclable à ne pas jeter sur la voie publique.

Je suis. Et quant au reste, je ne sais pas bien.

 

Je peux lister avec une certaine exactitude ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mon passé comme un CV qui ne tiendrait pas sur une page. Des envies, quelques réussites, des diplômes, des échecs. Rouler en monocycle, atterrir au bout du monde et y trouver comme une autre maison jusqu’ici inconnue, des rencontres si grandes que j’ai encore aujourd’hui du mal à en trouver la sortie. Vivre.

Alors ça y est, je suis valable à tes yeux ? Aux miens ?

 

Soupirer, regarder ailleurs, se frotter les mains. Fuir de la question qui me poursuit d’un peu trop près. C’est épuisant de se sauver sans cesse, de se sentir traqué.e par le vide.

« Je n’ai rien fait de ma journée ». Rien, comme tout, toujours et jamais n’existent pas. Ou bien seulement dans les livres de grammaire et de mathématiques. Tu n’es pas un théorème, je ne suis pas une conjugaison. Nous sommes inexact.es, imprécis.es, mais jamais faux.sses.

Ce matin je me suis levé, ce soir j’irai me coucher. Entre les deux je ferai quelque chose, quelques choses, beaucoup de choses, tout ce que j’ai à faire, peut-être. Et peu importe que je ne sache comment le dire.

 

Je fais de mon mieux, pour vivre, justement.

 

 

drmanhattan
Watchmen- Dave Gibbons & Alan Moore

Trop gentil.le

Brave gamin.e, bon.ne gosse, enfant sage comme une image, que nous collectionnons et mettons dans un album, entre deux feuillets de pergamine. Retour à la case départ, cercle vertueux : des années de sur-place. Un instantané de bonté, que nous regardons un bref moment avant de l’oublier déjà. Un charmant spectacle, conciliant, pratique. Ne pas applaudir, parce que nous l’avons vu quelque part, que nous le verrons encore, vite habitué.es malgré ses représentations de plus en plus espacées.

La gentillesse est terrifiante. Celle d’autrui, car nous craignons qu’elle ne réclame quelque chose en échange. Un sourire et nous baissons la tête, un «Bonjour» et nous sursautons. La notre peut-être encore d’avantage, effarante capacité à aimer nos proches parce qu’ielles sont ce que nous avons de plus précieux, l’inconnu.e parce qu’ielle est humanité, le monde simplement parce qu’il est monde. Alors nous courbons le dos, tournons la tête, ravalons nos mots tendres et raillons ce qui pourrait de près comme de loin donner l’occasion à autrui d’appeler un chat un chat. À celleux qui osent encore, viendra un jour la réponse fatidique :

« Tu es trop gentil.le. »*

 

*Parfois précédé d’un « Il ne fallait pas. »

 

Trop : excès.

La gentillesse qui déborde, par toutes les excroissances du cœur, physiques ou impalpables. 250 à 300 grammes de viande, qu’on offre sur un plateau pour nourrir celleux qui le font battre au plus vrai. Il y a un peu plus, je vous le mets quand même ? Donner, offrir, remettre : placer ce qu’on a crée de plus fin en quelqu’un.e d’autre. Et s’entendre dire que cela dépasse les limites : trop lourd, trop encombrant, que veux-tu que j’en fasse, où pourrais-je le ranger, j’en ai déjà suffisamment, tu peux le garder pour toi, je n’en veux pas. À la poubelle la bonté, aux ordures les bons sentiments. Marcher dessus, piétiner le tout. En faire des confettuttiquanti. Retourner à la vanité du monde, se laisser aller aux petites crasses, par habitude. La méchanceté est une facilité.

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   Aux gentil.les qui me lisent, je vous sais. Je vous sens à des kilomètres, cela se lit sur vos bouilles, dans vos yeux clairvoyants et vos sourires qui se taisent. Ne changez pas. Laissez vos lèvres s’ouvrir pour chanter l’affection, vos mains se tendre pour enlacer l’humain. Ne vous empêchez pas d’être et apprenez doucement à vous tourner vers celleux qui sauront vous recevoir. Le monde vous réclame d’une malhabile manière.

Vous ne serez jamais trop.

 

Novembre

Pardon pour mes hiers,

Passés sans conviction.

Pardon pour vos demains

Qui n’auront jamais lieu.

Pardon pour toutes ces fois

Où j’aurais pu, je crois,

Faire du quotidien

Un tout petit exploit.

Pardon à vous les morts

Que j’aurais pu connaître

Et contre qui, peut-être,

J’aurais agi en tort.

Aux vivants en colère,

Ou bien dans l’affliction,

Je veux prêter mes mains

Pour construire le mieux.

Que les derniers soupirs

Et les larmes versées

Lavent notre gris passé

Pour fleurir l’avenir.

Ajourer le destin

Pire encore que de foncer droit dans le mur, poser les briques pour mieux s’y jeter. Il est des hasards dont on se relève et d’autres qui nous laissent au sol, hagard.es. Tant pis pour la superbe lorsqu’on n’a pas la force de faire des pieds et des mains, dire merde au sol trop proche et accueillir les étoiles pourtant trop loin: ramper sur le chemin.

Se défaire comme une mue de cette peur de ralentir, laisser derrière soi ce qui nous étouffe à fleur de peau, perdre le rythme de croisière face aux tempêtes, mais continuer d’avancer. On prend racine à croire que nos vies sont des tragédies. Alors les peines évidemment, plus que Dupont, moins que Durand. Mais à tisser des liens entre nos histoires, on se tricote un obligatoire qui gêne aux entournures. Lorsqu’on ne digère pas les poisons qu’on a ingurgités, on les recrache dans la coupe de la voisine, du voisin. Et quand elle est pleine, rebelote.

L’humain a pourtant mille valeurs s’il sait tenir ses cartes dans le bon sens. Faire du poison un antidote, et puis passer la recette. Escalader nos murs pour que les empêchements ne soient pas des renoncements, courte-échelle vers la tête haute. Cesser de se blâmer d’avoir laissé entrer dans notre vie celleux qui ont laissé des traces dont on se serait passé ; mettre des paillassons, faire ôter les chaussures, voir les gens entrer encore, à tâtons ou même en courant. Et ne jamais plus avoir honte de vouloir être heureux.se. Tirer des traits sur ce qui nous retient de nous approcher de ce bonheur : des rayons qu’on lance autour de soi pour être un peu soleil, ne serait-ce qu’un instant.

Refuser de goûter aux tragédies familières pour n’en déguster que les catharsis.