Les racines et les jambes

Un jour, à la radio, par jour pluvieux, j’entends la phrase suivante « je n’ai pas de racines, j’ai des jambes ! » et c’était bien que je l’entende des mois avant de m’envoler pour l’ailleurs. Chez moi, l’ailleurs est germanique, pluvieux, gigotant. Je me précipite toujours dessus, excitée comme une puce à l’idée de vadrouiller et toujours un peu apeurée de peur de ne pas trouver ma place. La langue parfois engourdie de tant de mots appris, assimilés ou déformés.

Après trois années de déménagements et de vie Outre-Rhin, je peux le dire : je suis ma propre maison. C’est une sorte d’accomplissement parce que jusqu’ici, ce n’était pas une évidence.

Il y a eu tant d’hésitation, de craintes à l’idée d’être de trop ou de ne pas parler assez bien la langue de Goethe. Des vieux démons bêtes et méchants. J’ai foncé dans le tas, faisant illusion d’une aisance en me mangeant les joues de l’intérieur. Je n’étais pas sûre de ma place, de moi-même, de mes choix. Les insécurités aiment s’incruster dans nos bagages. Un regard, un paysage ou un nouveau mot fétiche et elles peuvent enfin être rangées comme un mouchoir de poche. Jusqu’à la prochaine fois.

Maintenant, l’évidence, c’est que je plisse de plus en plus les yeux face au soleil comme pour en absorber la lumière, que je rends les lieux malléables, un peu comme une super héroïne et que les gens me nourrissent plus que jamais. Distendre la géographie, pulvériser les arrogances et continuer de sourire à qui pose son regard sur ce visage tantôt perdu/heureux/chafouin. Chacun-e de nous est une promesse. Faites-moi confiance, c’est comme ça. Une sorte de fatalité optimiste.

Être sa propre maison, donc.

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Dans son propre corps d’abord. Quelle route, quel labyrinthe ! Travaux en cours. Ne pas secouer, jeter ou casser. C’est une suite d’échafaudages complexes qu’il ne faudrait pas démonter à la hâte. On peut visiter, toucher et regarder par les fenêtres. On est le-a bienvenu-e à condition d’avoir quelques paillettes de bonté, qu’elles soient dans les poches, sur les yeux ou dans le fond de la gorge. On peut même fouiller un peu. Trouver les tiroirs émotionnels et les ranger. Aider à trier la paperasse des sentiments et s’engouffrer dedans, aussi.

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Dans les lieux qu’on habite et qu’on visite, ensuite. Toujours très vite, j’aime apposer mes marques. Des femmes, des couleurs, des animaux en cartes postales et puis des fleurs. C’est une chaleur qui me protège du monde mais qui l’accueille tout autant. Bienvenue ! Bienvenue à celleux qui regardent les livres sur l’étagère, cherchent les photos et respirent l’odeur de mon petit univers.  Apprendre à aimer a priori les lieux sans se laisser anéantir par eux s’ils s’avèrent bancals. Se laisser envelopper par ceux qui nous rassurent et nous bercent.

Bien-sûr, il y a cette grande maison d’enfance, au loin, qui me regarde. Le parquet grince, le jardin se transforme en petite jungle, des pièces ont changé. Elle me fait de l’œil mais ce n’est plus vraiment ma maison. Pourtant, je suis fichtrement attachée à ce toit même si je sais qu’il couvrira bien d’autres têtes. Cette maison ne sera pas éternellement ma bouée car je suis mon sauvetage, mon bateau, ma marée. Je suis libre.

Oui, cette liberté comportent des murs et un tas de mobilier superflu mais ils me protègent et ne m’enferment pas. L’idée de m’installer ailleurs, de continuer la route est plus forte et rien ne remplace la lumière au fond du cœur et l’air dans les poumons.

Gruss an Nolde Karl Schmidt-Rottluff
Gruss an Nolde – Karl Schmidt-Rottluff

Il y a la rudesse de recommencer, chaque fois, de se retrouver avec soi-même, un peu brutalement, de se demander si c’est cela, être adulte. Et puis, les gens nous rendent visite, on chérit le mouvement de revenir, même quand on reste immobile. On se tombe dans les bras, on se sourit bêtement. Chaleur humaine et étincelle dans l’œil. 

Je suis une porte entrouverte et une lettre dans vos boîtes aux lettres.

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De l’inclusivité de la langue (et de ses détracteur-trices)

C’est tout de même très drôle cette obsession soudaine CONTRE l’écriture inclusive comme, je cite « péril mortel » pour la langue française.

Le mot choisi, si on doutait déjà de sa mesure, est incorrect. Clarifions le terme de péril : qui menace l’existence de quelqu’un-e (oui) ou quelque chose. Il y a là-dedans la peur de la perte, de la disparition. Comment est-il possible de mettre en péril une langue, non pas en lui enlevant mais en lui ajoutant quelque chose ? Dites-donc, l’Académie française, ce n’est pas votre taf (oups), le sens des mots ? Je n’y vois pas de péril et si je dois être franche, j’y vois un progrès social (et j’ai même pas honte !).

J’ai un message pour vous qui êtes dans le rejet: vous vous habituerez. Après tout, il fut un temps où les femmes n’avaient pas le droit de porter des pantalons (sauf à tenir un guidon ou les rênes d’un cheval). Puis, on a fini par le faire, à égalité (sans les poches parce qu’il faut pas déconner quand même).

Parler de « péril mortel », en plus de sacrément manquer de mesure, c’est mépriser notre langue même, la penser incapable de se mouvoir et de se libérer de codes qu’elle a portés parfois, bien malgré elle. Pourquoi des mots aussi durs pour une écriture qui inclut et un silence lourd pour une grammaire qui exclut ? Loin de moi l’idée de vous citer tous les exemples problématiques parce que notre si jolie langue porte des stigmates historiques pas bien folichons. Prenons-en tout de même un connu de tous-tes et appris par cœur dans les écoles, source même de blagues dans la cour de récré pour confirmer la supériorité du mâle, le vrai.

Grammaticalement, le masculin l’emporte sur le féminin depuis le XVIIIe. siècle pour des raisons purement sexistes (à savoir que le mâle est supérieur à la femelle, au cas où on ne le savait pas, tiens) et très peu s’en offusquent, si ce n’est ces hystériques de féministes (je me reconnais bien là !). On ne s’offusque pas pour un sou d’avoir remplacé une règle de proximité héritée du latin et du grec (cela devrait vous paraître assez noble, non ?) qui faisait que féminin ou masculin, tout le monde avait sa chance pour s’accorder. Quand on y pense, on peut jouer avec, alterner, faire respirer notre langue. Ah, non, j’oubliais. Le mâle, la femelle, la domination. C’est ça qui compte. On n’est pas là pour communiquer mais pour entretenir des rapports de force (ah bon ? Mais moi je croyais que ? Bon.)

ALTHAUS
Waage, Lisa Althaus, eau forte.

Pourquoi ai-je encore la naïveté de croire que le rôle de l’Académie française devrait être d’entretenir une langue riche, ouverte et plus égalitaire ? Vous rejetez une pratique en bloc sans la discuter alors qu’elle a tellement à nous dire. Défendre l’écriture inclusive ne signifie pas vouloir faire « n’importe quoi » avec la langue. C’est admettre le mouvement, un peu comme le passage de la rime à la prose. Et ce mouvement, il peut être questionné sur ses formes mais sur son fond, vraiment ? Vous croyez vraiment que c’est superflu de se sentir représenté-es ? Vous voyez du superflu dans nos survies, de l’ignorance dans nos théories. Vous êtes au-dessus de tout.

Comme je suis quand même une meuf sympa, voici des pistes de questionnements, quand vous arrêterez de vous sentir menacé-es par des tirets:

– La langue se doit-elle d’être esthétique ?
– Comment passer de l’écriture inclusive à l’oralité ?
– Comment aborder les formes pronominales et les normaliser, par souci de compréhension (celleux, elleux, iels etc.)
– Rendre cette écriture lisible (les espacements notamment et les formes dites inhabituelles)

Oui, cette écriture est un apprentissage et comme tout apprentissage, il prend un peu de temps mais on peut commencer tout doux. On peut commencer qu’avec certains accords quand on juge qu’ils sont centraux ou au contraire qu’avec certains pronoms. On peut décider de la jouer en tout inclusif ou faire par touche. On doit bien commencer quelque part, tâtonner.

Un jour, la bienveillance l’emportera dans la grammaire. Point à la ligne.

Spectatrice

J’éprouve de manière générale une joie profonde à l’idée d’aller au théâtre et voilà qu’en deux jours à Berlin,  je vais voir deux représentations. Autant dire que j’en ai pris plein les mirettes et mon cœur déborde. Il faut que ça sorte.

Deux théâtres. Deux metteuses en scène.

D’un côté Schatten (Eurydike sagt)* (Ombres (Eurydice dit)) d’Elfriede Jelinek qui laisse mes yeux ébahis.

© Schaubühne
© Schaubühne

J’y vais sans savoir, sans attente, avec la simple joie de voir une scène, de me retrouver au milieu d’un public. Dès les premières minutes, j’assiste à une pièce inédite : iels composent un film en direct devant nous. A la seule différence qu’il n’y a pas de montage. On voit les plans s’enchaîner, les caméras s’affoler, les décors bouger. Une actrice en cabine joue la voix du personnage principal. On a les yeux qui vont dans tous les sens, curieux, agités, subjugués. On crée devant nous un film sans aucune coupure, avec une minutie et une précision parfaites. Pas un accroc visible à nos yeux. On est porté-es.

C’est l’histoire du mythe d’Orphée et Eurydice. Pour mémoire, Eurydice est emportée aux Enfers après avoir été mordue par un serpent et Orphée, cherchant à la sauver, traverse les Enfers à sa recherche. La seule condition pour la récupérer est qu’il ne doit jamais la regarder jusqu’à ce qu’iels sortent des Enfers. Il échoue et Eurydice est condamnée aux abîmes.

En vérité, dans cette pièce, c’est l’histoire d’Eurydice. Son point de vue, ses mots, ses sensibilités. On voit une femme forte, courageuse, cherchant sa place et la prenant, même dans la peur, les craintes et l’incertitude. Elle se trouve. On voit que les Enfers ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

Fort. Grandiose et profondément féministe.

De l’autre, Denial* (déni) de Yael Ronan qui me fait pleurer à chaudes larmes sur mon siège et me laisse un aussi gros trou dans le cœur qu’un vent d’optimisme dans les poumons.

© Maxim Gorki Theater
© Maxim Gorki Theater

Tout va bien dans le meilleur des mondes avec la devise qui revient : « J’ai eu une enfance heureuse ». Pas de maltraitances, pas de mépris, d’humiliation, de racisme. Non, jamais. Pas de haine, d’abandon et de manque cruel d’amour. Pas de mensonges, de non-dits, d’aspérités. Ça n’arrive pas ces choses-là.

Explosion des mots et des vécus. La metteuse en scène travaille comme ça : certaines histoires touchent à des éléments biographiques de ses interprètes. On ne saura pas et on n’a pas besoin de savoir. Une des interprètes le dit si bien avec humour juste après la pièce pendant une discussion avec le public : « when it’s true, you feel it ! ». On n’a pas besoin de savoir. Dans le public, on est nombreux-ses à se sentir démasqué-es, à se rendre compte qu’on a bien enfoui et que ça n’a pas si bien marché. Tension constante entre protection et poison. Le déni court mais ne trouve pas abri éternellement.

Deux pièces engagées et poétiques qui ne peuvent me laisser de marbre.

Alors, si vous en avez l’occasion, courez au théâtre. Si ce n’est pas pour ces pièces-là, il y en a tellement d’autres. Cultivez la variété, la curiosité et les prises de risque. Que l’art soit à la hauteur de vous-mêmes. Courez au théâtre, au cinéma, enfouissez-vous dans un livre ou perdez-vous devant un tableau. Trouvez l’art : partout. A la hauteur de vous-mêmes, il y a ce doux mélange entre le débordement et la satiété. Plongez !

 

 

*Représentation au théâtre Schaubühne à Berlin et plus d’infos sur leur site : https://www.schaubuehne.de/en/productions/shadow-eurydice-speaks.html

*Représentation au Maxim Gorki Theater et plus d’infos sur leur site : http://www.gorki.de/en/denial

Doux breuvage

La beauté s’agrippe coûte que coûte, aux coudes, aux pieds, aux oreilles qui traînent. La beauté se colle, s’englue, cherche sa place.

J’imprime peu à peu des souvenirs sur ma peau, dans mon âme et dans le creux du cœur des autres. Je ne me remets pas du monde et parfois je pleure quand c’est trop beau. Trop, ça veut dire que ça déborde et qu’il faut donner un peu de mou si on veut pas détruire son beau maquillage. Et sinon, laisser couler, couler et couler. Le sel de la vie.

Si ça rugit autant en moi c’est bien parce que le beau est partout et qu’il est recouvert par des horreurs que je ne comprends pas. De celles qui donnent la nausée et qui questionnent notre fichue espèce. De ces soirs, inconsolables où j’en veux à la terre entière, je me relève grâce à une odeur, un mot, une peinture.

Je pense aux expressionnistes, à Camus et je regarde le soleil droit dans les yeux. Mise au défi. Des fois j’ai très peur: les maladies, la mort ou juste les entorses. D’autres fois, je m’en fous: foncer en vélo, jouer avec le feu, sortir sans manteau.

Tout en sursauts, j’apprends à naître de mes propres racines. J’apprends à penser à moi, mon bien-être. J’apprends des choses que je croyais naturelles et spontanées: l’amour inconditionnel, l’amour tout court, la bonté.

Je m’abreuve du beau.
Alors je cherche la lumière qui se faufile, dans les fissures, par les fenêtres, au bout d’une rue. Si vous regardez bien, vous la trouverez et elle vous réchauffera, parfois tout juste. Un rayon, c’pas grand chose mais c’est déjà le bout du monde.
Vous aussi vous pouvez regarder le soleil droit dans les yeux.