Spectatrice

J’éprouve de manière générale une joie profonde à l’idée d’aller au théâtre et voilà qu’en deux jours à Berlin,  je vais voir deux représentations. Autant dire que j’en ai pris plein les mirettes et mon cœur déborde. Il faut que ça sorte.

Deux théâtres. Deux metteuses en scène.

D’un côté Schatten (Eurydike sagt)* (Ombres (Eurydice dit)) d’Elfriede Jelinek qui laisse mes yeux ébahis.

© Schaubühne
© Schaubühne

J’y vais sans savoir, sans attente, avec la simple joie de voir une scène, de me retrouver au milieu d’un public. Dès les premières minutes, j’assiste à une pièce inédite : iels composent un film en direct devant nous. A la seule différence qu’il n’y a pas de montage. On voit les plans s’enchaîner, les caméras s’affoler, les décors bouger. Une actrice en cabine joue la voix du personnage principal. On a les yeux qui vont dans tous les sens, curieux, agités, subjugués. On crée devant nous un film sans aucune coupure, avec une minutie et une précision parfaites. Pas un accroc visible à nos yeux. On est porté-es.

C’est l’histoire du mythe d’Orphée et Eurydice. Pour mémoire, Eurydice est emportée aux Enfers après avoir été mordue par un serpent et Orphée, cherchant à la sauver, traverse les Enfers à sa recherche. La seule condition pour la récupérer est qu’il ne doit jamais la regarder jusqu’à ce qu’iels sortent des Enfers. Il échoue et Eurydice est condamnée aux abîmes.

En vérité, dans cette pièce, c’est l’histoire d’Eurydice. Son point de vue, ses mots, ses sensibilités. On voit une femme forte, courageuse, cherchant sa place et la prenant, même dans la peur, les craintes et l’incertitude. Elle se trouve. On voit que les Enfers ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

Fort. Grandiose et profondément féministe.

De l’autre, Denial* (déni) de Yael Ronan qui me fait pleurer à chaudes larmes sur mon siège et me laisse un aussi gros trou dans le cœur qu’un vent d’optimisme dans les poumons.

© Maxim Gorki Theater
© Maxim Gorki Theater

Tout va bien dans le meilleur des mondes avec la devise qui revient : « J’ai eu une enfance heureuse ». Pas de maltraitances, pas de mépris, d’humiliation, de racisme. Non, jamais. Pas de haine, d’abandon et de manque cruel d’amour. Pas de mensonges, de non-dits, d’aspérités. Ça n’arrive pas ces choses-là.

Explosion des mots et des vécus. La metteuse en scène travaille comme ça : certaines histoires touchent à des éléments biographiques de ses interprètes. On ne saura pas et on n’a pas besoin de savoir. Une des interprètes le dit si bien avec humour juste après la pièce pendant une discussion avec le public : « when it’s true, you feel it ! ». On n’a pas besoin de savoir. Dans le public, on est nombreux-ses à se sentir démasqué-es, à se rendre compte qu’on a bien enfoui et que ça n’a pas si bien marché. Tension constante entre protection et poison. Le déni court mais ne trouve pas abri éternellement.

Deux pièces engagées et poétiques qui ne peuvent me laisser de marbre.

Alors, si vous en avez l’occasion, courez au théâtre. Si ce n’est pas pour ces pièces-là, il y en a tellement d’autres. Cultivez la variété, la curiosité et les prises de risque. Que l’art soit à la hauteur de vous-mêmes. Courez au théâtre, au cinéma, enfouissez-vous dans un livre ou perdez-vous devant un tableau. Trouvez l’art : partout. A la hauteur de vous-mêmes, il y a ce doux mélange entre le débordement et la satiété. Plongez !

 

 

*Représentation au théâtre Schaubühne à Berlin et plus d’infos sur leur site : https://www.schaubuehne.de/en/productions/shadow-eurydice-speaks.html

*Représentation au Maxim Gorki Theater et plus d’infos sur leur site : http://www.gorki.de/en/denial

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