Gare, vendredi 2 mars

Ce soir, comme depuis des mois déjà, je me manque. Je ne suis pas au rendez-vous que je m’étais donné, perdu dans un autre espace-temps trop poisseux de réalité. Je ne suis pas arrivé à l’heure, j’ai raté l’embarquement pour le train-train quotidien dont j’ai rêvé à grande vitesse, plus vite encore que la musique, et je me retrouve avec des valises sous les yeux, défait, vidé. Seul, sur le quai à quémander pour qu’on m’écoute dans toute cette cacophonie. En guise d’audition, un solo à reprendre devant chaque orchestre où l’on me fait croire que je joue faux. À les entendre, la partition change sans cesse et s’efface au rythme même où elle s’imprime dans ma mémoire. On me réécrit et en filigrane je me lis dans leur regard : le fantôme a tourné monstre. J’avais pris mes billets pourtant, planifié le trajet, mais pour cet aller simple qui se complique, l’argent ne vaut rien, c’est un autre genre de papier qu’on attend.

J’attends.

C’est mon tour. Et tout à la fois celui du prochain, que j’aime sur-le-champ de nos batailles comme moi-même, par la force des choses. Ce tour de force : se comprendre. Car nous savons tous deux ce que nous ne sommes et serons plus, peu importe comment et ce que nous avons été. J’apprends de lui et j’aimerais avoir pris les coups à sa place.

Douze,

J’en suis déjà à demain à force de ne plus dormir.

Douce,

cette synchronie lorsque nos battements se croisent au milieu de nos offensives respectives et que nos aiguilles pointent le même instant rituel.

Veiller au moral des troupes, lorsque la moitié d’une ampoule apporte suffisamment de lumière pour avancer dans les ténèbres en attendant l’éclaircie. Puis passer le flambeau. Se rappeler que certains n’ont pas les mêmes armes. Un jour peut-être, nous serons poilus. D’ici-là, jetés quand même sur le front d’une guerre absurde, enlisés dans la fange jusqu’aux genoux parce que d’autres décident pour nous. À chanter haut et fort notre complainte commune, pour ne plus laisser le silence de mort régner. Ce n’est pas ma première guerre; mais je me dis que cette fois, l’uniforme qu’on m’oblige à porter est trop grand pour moi. Et puis que raconter à celles et ceux qui m’attendent à l’abri loin du front, préparant de trop lourdes médailles pour fêter mon retour à un monde qui m’est devenu étranger ?

J’aimerais remonter le temps. L’accélérer. Recommencer à zéro et être arrivé à destination. Etre le premier et ouvrir le chemin, être le dernier à marcher à l’ombre. Prendre les commandes de ce train. Mobiliser nos forces et ne pas avoir à faire la guerre. Et puis me revenir en paix.

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« Tu fais quoi dans la vie ? »

Et bien, le matin je déjeune, je me douche et… Ce n’est évidemment pas la réponse attendue. Je bredouille, « je cherche… et je ne trouve pas ». Complétez la phrase. J’en oublie ce que je cherchais, et ce que je trouve surtout au final, c’est que je ne suis pas vraiment à l’aise pour l’exprimer. Ce que l’on fait dans la vie, question bâtarde. Un travail ? Des études ? Je suis ce que je fais. Alors je ne suis pas beaucoup. Faire ? À manger, la vaisselle, mon lit, les courses. Je suis une salade de tomates, une pile d’assiettes propres, des draps repassés, un sac recyclable à ne pas jeter sur la voie publique.

Je suis. Et quant au reste, je ne sais pas bien.

 

Je peux lister avec une certaine exactitude ce que j’ai fait jusqu’à présent. Mon passé comme un CV qui ne tiendrait pas sur une page. Des envies, quelques réussites, des diplômes, des échecs. Rouler en monocycle, atterrir au bout du monde et y trouver comme une autre maison jusqu’ici inconnue, des rencontres si grandes que j’ai encore aujourd’hui du mal à en trouver la sortie. Vivre.

Alors ça y est, je suis valable à tes yeux ? Aux miens ?

 

Soupirer, regarder ailleurs, se frotter les mains. Fuir de la question qui me poursuit d’un peu trop près. C’est épuisant de se sauver sans cesse, de se sentir traqué.e par le vide.

« Je n’ai rien fait de ma journée ». Rien, comme tout, toujours et jamais n’existent pas. Ou bien seulement dans les livres de grammaire et de mathématiques. Tu n’es pas un théorème, je ne suis pas une conjugaison. Nous sommes inexact.es, imprécis.es, mais jamais faux.sses.

Ce matin je me suis levé, ce soir j’irai me coucher. Entre les deux je ferai quelque chose, quelques choses, beaucoup de choses, tout ce que j’ai à faire, peut-être. Et peu importe que je ne sache comment le dire.

 

Je fais de mon mieux, pour vivre, justement.

 

 

drmanhattan
Watchmen- Dave Gibbons & Alan Moore

Trop gentil.le

Brave gamin.e, bon.ne gosse, enfant sage comme une image, que nous collectionnons et mettons dans un album, entre deux feuillets de pergamine. Retour à la case départ, cercle vertueux : des années de sur-place. Un instantané de bonté, que nous regardons un bref moment avant de l’oublier déjà. Un charmant spectacle, conciliant, pratique. Ne pas applaudir, parce que nous l’avons vu quelque part, que nous le verrons encore, vite habitué.es malgré ses représentations de plus en plus espacées.

La gentillesse est terrifiante. Celle d’autrui, car nous craignons qu’elle ne réclame quelque chose en échange. Un sourire et nous baissons la tête, un «Bonjour» et nous sursautons. La notre peut-être encore d’avantage, effarante capacité à aimer nos proches parce qu’ielles sont ce que nous avons de plus précieux, l’inconnu.e parce qu’ielle est humanité, le monde simplement parce qu’il est monde. Alors nous courbons le dos, tournons la tête, ravalons nos mots tendres et raillons ce qui pourrait de près comme de loin donner l’occasion à autrui d’appeler un chat un chat. À celleux qui osent encore, viendra un jour la réponse fatidique :

« Tu es trop gentil.le. »*

 

*Parfois précédé d’un « Il ne fallait pas. »

 

Trop : excès.

La gentillesse qui déborde, par toutes les excroissances du cœur, physiques ou impalpables. 250 à 300 grammes de viande, qu’on offre sur un plateau pour nourrir celleux qui le font battre au plus vrai. Il y a un peu plus, je vous le mets quand même ? Donner, offrir, remettre : placer ce qu’on a crée de plus fin en quelqu’un.e d’autre. Et s’entendre dire que cela dépasse les limites : trop lourd, trop encombrant, que veux-tu que j’en fasse, où pourrais-je le ranger, j’en ai déjà suffisamment, tu peux le garder pour toi, je n’en veux pas. À la poubelle la bonté, aux ordures les bons sentiments. Marcher dessus, piétiner le tout. En faire des confettuttiquanti. Retourner à la vanité du monde, se laisser aller aux petites crasses, par habitude. La méchanceté est une facilité.

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   Aux gentil.les qui me lisent, je vous sais. Je vous sens à des kilomètres, cela se lit sur vos bouilles, dans vos yeux clairvoyants et vos sourires qui se taisent. Ne changez pas. Laissez vos lèvres s’ouvrir pour chanter l’affection, vos mains se tendre pour enlacer l’humain. Ne vous empêchez pas d’être et apprenez doucement à vous tourner vers celleux qui sauront vous recevoir. Le monde vous réclame d’une malhabile manière.

Vous ne serez jamais trop.

 

Novembre

Pardon pour mes hiers,

Passés sans conviction.

Pardon pour vos demains

Qui n’auront jamais lieu.

Pardon pour toutes ces fois

Où j’aurais pu, je crois,

Faire du quotidien

Un tout petit exploit.

Pardon à vous les morts

Que j’aurais pu connaître

Et contre qui, peut-être,

J’aurais agi en tort.

Aux vivants en colère,

Ou bien dans l’affliction,

Je veux prêter mes mains

Pour construire le mieux.

Que les derniers soupirs

Et les larmes versées

Lavent notre gris passé

Pour fleurir l’avenir.