Bousculades

Au supermarché, dans le bus, sur internet, les mises K.O sont partout.

On nous tanne la peau et l’esprit à coups de « faut être fort »

Pas de fragilités, pas d’échecs, on veut de la réussite, de l’apparat, du moutonnier.

Roucoulades et poings dans la gueule.

Miel et douleurs abdominales.

Abominations et cœur sur la main.

 

Parfois, je me demande si je peux survivre à ce monde, si je peux continuer mon petit bonheur individuel, mes colères tonitruantes, mes coups d’œil plus ou moins assurés dans le miroir et les sourires tous les mètres carrés. Pas tant à cause de toutes ces rudesses quotidiennes, ces impolitesses maladives ou ces voitures qui ne s’arrêtent pas aux passages piétons mais parce que nous sommes une drôle d’espèce. Une drôlerie pas très comique. Trop de capacités et d’idéologies. Je me demande si tout cela est bien supportable. Si toutes les horreurs commises par les hommes peuvent être surmontées par les autres. Celleux qui aspirent à mieux, à doux, à beau. Celleux qui aspirent à essayer.

L’absurdité du monde est devenue tellement large, omniprésente, visible de tous-tes. Notre impuissance devient intersidérale.

Se faire violence. Penser aux citations, aux sourires de l’entourage, aux bourgeons, aux luttes collectives, aux alternatives. Travailler d’arrache-pied à ce que le monde ne se défasse pas. Lutter contre sa propre espèce.

Study for a Portrait, Francis Bacon, 1952.
Study for a Portrait, Francis Bacon, 1952.

Les images pourtant brutales : Les gens qui tirent sur d’autres gens, les personnes qui sautent du World Trade Center, chute comme ultime refuge, les têtes coupés, la famine, les viols, les mutilations, la torture, la pauvreté, la précarité, le racisme, le capitalisme, la pollution, l’idéologie religieuse, l’idéologie tout court, les espèces menacées, les espèces disparues, la maltraitance, les insultes, le sexisme, le harcèlement, le colonialisme (passé et moderne), les guerres, les nazis, la bombe nucléaire, les dictatures, brûler des livres, brûler des gens. Tout ça, ça semble bien propre à l’espèce humaine quand elle clame pourtant qu’elle ne supportera pas un drame de plus. On nous laisse nous noyer dans notre propre nombril. On nous laisse désespérer du monde pour aller ensuite dépenser notre fric pour nous consoler. On nous rassure par l’argent, par des courbes et des non-choix politiques.

Et l’optimisme me direz-vous ? Il mord la poussière, ses cousines les utopies et son grand frère le courage lui ont tourné le dos. Il boitille. Il crache du sang. Il reste pourtant debout. Il ne veut plus mourir. Il nous nargue, ensanglanté et affaibli : ployez devant moi !

La Danse, Marc Chagall, 1950, huile sur toile.
La Danse, Marc Chagall, 1950, huile sur toile.

Ni Dieu ni maître mais je ploie.

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“La solitude, ça n’existe pas”

Bécaud a longtemps été pour moi synonyme de grandes vacances. Installé comme un pacha à l’arrière du break familial, dopé à la cocculine pour encaisser les 400 bornes de trajet sans broncher, j’écoutais Monsieur 100 000 volts me parler de rose, d’orange, et me demander ce qu’il allait faire maintenant. Papa conduisant, c’était lui qui choisissait la musique, et pour rien au monde je n’aurais souhaité une autre bande-son à ces interminables kilomètres que la voix de l’Homme électrique parvenait à raccourcir en une poignée de chansons. À dix ans, je passais enfin sur le siège passager et Bécaud laissait place à Brel. Mais ça, c’est une autre histoire.

Tu ne me la feras pas à moi, Gilbert, on se connaît depuis trop longtemps. Ce rythme de cavalcade, cette guitare des grandes plaines, cet harmonica plaintif : ton morceau c’est celui d’un cowboy. Et un cowboy, par définition, c’est poor and lonesome. Quant à ces premiers mots que tu nous balances “la solitude”, tu ne les chantes pas, tu les rugis. T’es comme un lion en cage, et le visiteur du zoo qui écoute ton disque est prévenu : tu n’as pas peur. La solitude ? “Ça n’existe pas”, continues-tu de tonner. Oh Gilbert, comme j’aimerais te croire. Mais quelque chose me retient. Quelque chose de lourd, de pesant, qui fait pourtant comme un grand vide à l’intérieur. Tous ces messages sans réponses, tous ces regards qui se lient à d’autres que le mien, tous ces moments de joie et de peine sans personne à qui les dire, tous ces jours passés dans le silence, tous ces ami.es qui n’en étaient pas à y regarder de plus près : ce ne serait donc qu’une illusion ? Mais elle n’est pas qu’à l’intérieur ma solitude, elle est au dehors aussi, quand les seuls bras qui veulent m’accueillir à la nuit sont ceux de Morphée, ou quand, décidant d’aller de l’avant, je vois les autres autour s’éloigner, me tourner le dos. C’est trop facile pour toi Gilbert, de l’autre côté du disque : tu n’es pas seul puisque quelqu’un t’écoute. Et ta radio, ta télé, tu leur causes parfois pour leur demander autre chose que le temps et l’heure ? Ta chaise au café des sports, comment peux-tu être bien sûr qu’elle n’en accueille pas un.e autre lorsque tu n’es pas là ? Et dans tes parties, si c’était toi la boule de flipper qu’on a larguée. Qui tombe au beau milieu d’un slow d’enfer sans partenaire ? Tout roule pour toi Gilbert ? Et tes petites sœurs des cœurs, tu penses qu’elles t’aiment vraiment ? Ça coûte probablement moins cher de s’allonger sur elles plutôt que sur le divan des psys, mais c’est le même principe : ni les unes ni les autres ne le font pour toi, c’est leur boulot. Ça ne les empêche pas de le faire correctement, mais c’est un bien maigre substitut de compagnie, pas vrai ?

Ce serait donc réservé aux animaux cette vilaine affection ? Des loups, passe encore, la comparaison est flatteuse, même si elle est fausse : tu sais bien qu’ils vivent en meute. Mais des sangliers ? C’est tout ce que tu as trouvé Gilbert ? Traite-donc les solitaires de porcs, à bouffer à tous les râteliers qu’ils dénichent pour ne pas être tous seul.es. Pousse la métaphore à son paroxysme au lieu de tourner autour du pot : le sanglier s’enfuit à l’approche de l’homme, pas le cochon, pas l’esseulé.e. Elle est sauvage et domestique à la fois cette solitude. Elle pue la fange jusque chez toi, jusque sur toi : tu la portes comme une seconde peau et si on l’appelle crasse, c’est parce que la saleté qu’on lui colle sur le dos finit par macérer entre les couches. Faut la dompter cette bête, pas à coup de fouet comme on dresse les lions au cirque, mais à grands renforts d’amour. Aime-là ta solitude mon bon Gilbert, puisqu’elle existe, tu le sais bien. C’est moche de mentir comme ça, de tout rejeter sur les baladins, les fous et les poètes. On n’est pas seul.es parce qu’on est fou.olle: on devient fou.olle parce qu’on est trop seul.e. Et cette société qui ne manque jamais de nous rappeler encore et encore le diktat : la solitude ne peut être qu’une souffrance. Mais ce quelqu’un.e pour quelqu’un.e, si c’était nous ? Si l’on s’aimait comme l’on voudrait qu’on nous aime. Si l’on voyait dans cette solitude un espace de liberté pour construire tout ce que l’on est, pleinement ? Une porte ouverte sur le monde, où chacun.e pourrait entrer s’ielle le souhaite. Accepter sa solitude, ce n’est pas rejeter l’autre, c’est se replacer au centre de son univers pour qu’il tourne à nouveau. Ta nature a horreur du vide Gilbert ? Alors comble-la. Remplis tes creux de beau, de doux, d’amour même, si tu le souhaites. Si tu veux, tu peux t’en aller. Hawaï, Woodstock, ça te plait ? Fais ce qui te chante, chante ce que tu fais. Retrouve-y des milliers : ils chantent pour avoir moins peur et toi aussi, admets-le.

La solitude existe. Mais puisqu’elle nous effraie tous.tes un peu, apprivoisons-là, seul.es et ensemble.