Être gros.se, quelle marrade !

Benefits supervisor sleeping, Lucian Freud, 1995.
Benefits supervisor sleeping, Lucian Freud, 1995.

Je pèse 102 kilos, je suis grosse et de l’écrire publiquement, je vous le dis, ça ne m’enchante guère. Ça me peine beaucoup parce que c’est une barrière que je me sens obligée de trouer, dégommer et broyer entre vous et moi.
Je pèse très lourd.

Pourquoi je vous raconte ça aujourd’hui ? Parce qu’un groupe d’étudiantes en communication à l’Université de Toulouse trouve très marrant de créer un Webzine Grosse & dépressive. Vous me direz que vous ne voyez pas le problème, si ça se trouve, ça prend le contre-pied de tout ce qu’on nous raconte et les filles se fondent sur leurs propres expériences. MAIS PAS DU TOUT mes pauvres ! Je vois que vous êtes aussi naïfs que moi. Le problème ? Ces étudiantes n’ont pas un poil de graisse. Elles rentrent dans une norme qu’elles font semblant de ne pas voir et se tapent une bonne marrade sur comment c’est trop rigolo d’être grosse. C’est bizarre, je n’ai pas ri, moi qui passe mon temps à me traiter de phoque et à dire que je vais rouler sur les gens s’ils m’embêtent un peu trop. Elles ont eu une tribune sur Madmoizelle mais ça n’a pas duré longtemps au vu des mécontentements de nous, les grosses et/ou dépressives. Le magazine a réalisé la méprise et a retiré son interview en s’excusant publiquement. Intelligence. Bourde réparée. Et du côté des étudiantes ? Eh bien non. Elles sont au-dessus de tout ça vous voyez. Elles sont au-dessus des vergetures, des troubles alimentaires et des magasins dans lesquels tu ne trouves pas ta taille. Ta taille de grosse.

Pédagogie et mécontentements ont été exprimés aux intéressées sur les différents réseaux sociaux et un storify a même été rédigé. Du mépris dans un premier temps : les concernées n’ont pas d’humour, pas de recul, elles ne comprennent pas notre humour, on est soutenues par notre université, laissez-nous nous foutre de votre gueule ouvertement. Du silence ensuite. Et, aujourd’hui, une réponse Instagram qui vaut son pesant de cacahuètes : retour du mépris et de la non remise en question. Voyez la subtilité communicationnelle.

Sauf qu’on ne s’est pas laissé faire. Moi, j’suis grosse, je ne peux pas parler à la place des personnes dépressives. Je ne peux qu’imaginer la boule au ventre, la colère, le rejet. Mais moi, grosse, je ne veux plus laisser passer ça. Je ne veux plus qu’être grosse soit un jeu ou une mauvaise blague. Y’a des réalités tragiques quand on est gros. Alors laissez-moi vous raconter comme un tel webzine est insultant pour moi parce que ce n’est pas un état d’esprit, c’est un état de fait.

J’ai le corps d’une grosse : les vergetures qui se démultiplient et sont profondes : mes aisselles et mon ventre étant des champs de bataille sur lesquels, décidément, il n’y a aucun vainqueur. ON RIGOLE. Je remonte incessamment mes pantalons parce qu’ils me strient souvent le ventre. Ce ventre qui cherche à déborder et que moi je ne peux plus cacher. ON RIGOLE. J’ai le comportement d’une grosse qui parfait la description: je surveille le poids maximal dans les ascenseurs, j’ai peur de m’essouffler même quand c’est parfaitement normal, je suis effrayée à l’idée de prendre ne serait-ce qu’un demi millimètre de trop dans les transports en commun, quand ma chaise grince ou qu’elle ne me paraît pas si solide que ça, je me crispe, je contracte mes muscles, en dessous de ma cape de graisse et je prie pour que l’humiliation pathétique d’un pied de chaise qui se fend comme dans les films n’arrive jamais pour moi. ON SE MARRE.  J’ai parfois peur de manger en public et mon poids s’érige comme un mur infranchissable ON RIGOLE. Je ne sais plus vraiment ce que je dois faire de mes vêtements trop petits. Je ne veux pas rendre les armes et pourtant c’est d’une tristesse de garder ça là comme une punition mentale. GROSSE MARRADE.

C’est bien connu que les gros se goinfrent, qu’ils manquent de volonté et qu’ils n’ont qu’à faire attention s’ils veulent avoir le droit d’exister. Merci pour nous. Merci pour votre aveuglement et vos œillères. Merci la grossophobie ! MAIS ON RIGOLE !

Je pèse lourd, donc. Je suis obèse et même si je me moque ouvertement de moi-même, on intègre le rejet des autres dans nos propres comportements. C’est vicieux et profondément installé. Un poids de plus par-dessus le gras. Alors je m’adresse à ces étudiantes, à leurs professeurs qui les soutiennent et à tous les autres qui inconsciemment sont grossophobes (ça m’arrive aussi, être grosse ne me met pas à l’abri) et en l’occurrence dans ce cas précis également psychophobes, que non ce n’est VRAIMENT pas drôle de mépriser des gens pour le plaisir, de les humilier pour des caractéristiques dont vous n’avez AUCUNE idée. La prochaine fois, je vous étouffe dans mon gras.

Bien à vous.

Note: Le site Change.org héberge une pétition pour que le webzine change de nom. Lisez, signez, partagez.